L'enfant

Ils élèvent l'enfant de la même façon qu'ils se lèvent chaque matin : en renonçant à ce qu'ils aiment.

Aussi longtemps qu'ils se sont obstinés à ignorer leurs secrets désirs, ils n'ont rien daigné savoir de l'enfant. Le souci majeur de guerroyer et de gouverner ne les autorisait guère à se pencher sur un aussi petit sujet.

A y regarder avec la distance des siècles, la vérité est qu'ils se sentaient surtout effrayés par cette vie toujours nouvelle, surgissant du ventre de la femme pour croître et multiplier. Le miroir de leur singularité passée leur envoyait du fond de l'enfance le souvenir confus d'une existence promise à tous les espoirs. Il y avait là une présence embarrassante que le garrot de l'âge adulte n'en finissait pas d'étouffer.

Ils ont haï l'enfant en se haïssant, ils l'ont battu pour son bien, ils l'ont éduqué dans l'impuissance, où ils se trouvaient, d'aimer la vie.

Ils ont propagé l'idée que la vraie naissance était la mort

Misère de la naissance

Alors que l'empire romain imposait son mercantilisme aux confins du monde connu, la mythologie chrétienne a su traduire avec brio l'omniprésence de l'économie. Le Dieu cyclopéen, dont l'oeil unique commandait à l'univers, n'avait pas méconnu l'intérêt d'ordonner le sort de l'enfant selon ses desseins.

Que rapporte la légende du Christ ? Qu'il est Dieu fait homme dans une grotte maternelle où règne l'harmonie entre les humains et les bêtes ; qu'après avoir reçu au berceau les dons prodigués par trois magiciens du royaume terrestre, il est condamné par son divin père à porter la croix de l'existence, qui lui servira utilement de cercueil, et à franchir la porte du trépas pour percevoir en monnaie céleste le prix de ses épreuves.

Il est Dieu jusqu'à la naissance de Dieu au-delà du tombeau. Entre les deux pôles de la gloire, une vallée de larmes détermine le cours de sa destinée. Ainsi l'enfant, chassé du paradis utéral, apprend à économiser sa vie perinde ac cadaver afin d'acquitter le droit de péage d'une survie céleste.

Remplacez l'espoir de s'asseoir à la droite du Seigneur par la promesse d'un bel avenir et vous aurez le destin du nouveau-né depuis que les lumières de la science ont dissipé l'obscurantisme religieux.

Découverte de l'enfant

Le XX° siècle n'a pas guéri de la myopie mais il a rapproché les évidences à deux doigts du nez. La lucidité ne s'en porte pas plus mal. L'enfant non plus, qu'ils ont toujours eu sous les yeux sans le voir vraiment, et qu'ils scrutent maintenant de près, moins par conviction que par force. Leur observation les confronte à ce douloureux et exaltant chevauchement des contraires dans lequel ils naissent et meurent à eux-mêmes chaque matin. L'enfant, qui fut la croix de la conscience adulte, s'est mis à la croisée des chemins comme la clarté d'un choix. D'un choix de civilisation.

L'apprentissage

L'enfant s'ouvre à la vie par la pratique des plaisirs et la pratique des plaisirs lui découvre les abords du monde. Apprendre à jouir des êtres et des choses, telle est la véritable intelligence, en regard de quoi l'intellectualité la plus brillante est la parade des imbéciles, des pauvres en teneur de vie.

Ce n'est pas une idée neuve, mais il y a loin de l'idée au désir, où tout prend vraiment réalité. Le savoir leur monte si traditionnellement à la tête à grands coups de pied aux fesses que la voie du coeur leur fait l'effet d'un détour inutile, d'une perte de temps. Du reste, comment échapper à l'efficacité très particulière du chemin le plus court tant que l'entreprise familiale et scolaire reçoit l'enfant avec un programme d'apprentissage aussi utile aux affaires qu'inutile à la vie ?

Pour quelques années encore, l'usage persistera d'arracher l'enfant au dédale des rires et des pleurs, de lui ôter le fil des satisfactions et des insatisfactions qui le guide vers un affinement progressif. Au lieu de le prendre par la main dans le labyrinthe affectif où tant de connaissances gagneraient en clarté et en profondeur, vous le pousserez par où vous êtes passés pour vous perdre, vous l'entraînerez dans un inextricable réseau de conventions morales et sociales, dans un embrouillamini de contraintes et de ruses, dans un écheveau de subtilités également propres à duper les autres et à se duper soi-même.

C'est ainsi que l'univers de la jouissance sombre dans les bas-fonds de l'inconscient. Plus tard, les psychanalystes, découvreurs de continents volontairement engloutis, joueront les pilleurs d'épaves et, ramenant à la surface des objets de désir et de ressentiment, les revendront à leurs propriétaires qui souvent n'en connaissent plus l'usage et gardent le meilleur du lot pour le souvenir.

L'inversion des priorités

Travaille d'abord, tu t'amuseras ensuite ! Tel est le leitmotiv aux allures de comptine qui descend de la tête pour rythmer militairement la marche du corps. Telle est, dans son insistance anodine, la rengaine qui orchestre la retraite de l'intelligence naissante. Et assurément, c'est une autre intelligence qui occupera le terrain sous la conduite glacée du labeur, une intelligence où le coeur compte le moins et se pétrifie le mieux.

Ils ont découvert l'enfant en suivant les traces de l'ogre.

L'enfant comme valeur marchande

Leur générosité n'est le plus souvent que l'aumône laissée par le profit à celui qui le sert. N'a-t-il pas suffi, pour que leurs nègres passent de la bestialité au statut d'être humain, qu'ils se fissent acheteurs de frigidaires, de voitures automobiles et de médicaments périmés ? Comment le prolétariat s'est-il élevé au droit démocratique de choisir ses maîtres ? Certes moins par la prolifération de ses luttes finales qu'en raison d'un marché en quête d'une clientèle massive. L'égalité doit plus qu'il n'y paraît à l'apparition sur toutes les tables de spaghettis surgelés, parfumés à l'ersatz de truffes.

Quand il advint que l'ogre du mercantilisme perçut des signes de lassitude et de satiété parmi les nations africaines et les nomades occidentaux razziant, chéquier au poing, les magasins à rayons multiples, il descendit plus bas dans l'échelle sociale afin de se mettre sous la dent une ultime nourriture.

Dans les années 50, l'enfant n'était rien qui vaille hors de la famille et du fait divers crapuleux ; un peu plus qu'un chien, un peu moins que le nègre, le manoeuvre et la femme. La vieille sagesse recommandait de le battre comme monnaie, de le façonner comme l'argile, de le durcir aux cuissons de l'épreuve, de le badigeonner de savoir pour un avenir de potiche lucrative.

Trente ans plus tard, la vente promotionnelle découvre la filière des bons sentiments en disposant les chères petites têtes en abscisse et en ordonnée. C'est à qui leur accordera le bon Dieu sans confession, une carte de crédit, un compte en banque, l'ordinateur et le fast-food, le privilège enfin de parler haut, de décider «en connaissance de cause», d'imposer une option sur le marché planétaire de la consommation.

Pourtant, l'économie, en léchant les fonds de tiroir, risque de se déboîter la mâchoire. Les spécialistes du marketing ont oublié dans leurs calculs que l'ogre succombe inéluctablement sous les coups d'une main innocente. L'offensive marchande a atteint son point d'extrême vulnérabilité en s'approchant de la source de vie.

Le trucage publicitaire qui vieillissait l'enfant en le déguisant en consommateur averti, n'a pas médiocrement contribué à le débarasser de son statut de créature inférieure. Mais pensaient-ils le saisir vraiment, ceux qui n'ayant d'autre horizon que le profit immédiat perçoivent tout par le petit bout de la lorgnette ? Supposaient-ils que l'on pût impunément l'élever en conscience pour le rabaisser aussitôt à la débilité grégaire que les consommateurs d'hier s'avisent précisément de prendre en horreur ?

Aussi quelle hâte à le confondre avec les chiens d'élevage et les chats d'appartement, même si ceux-ci ont bénéficié avec lui, et à peu près dans le même temps, d'une attention et d'un respect accrus ! Etait-il plausible qu'à l'instar des générations passées, un coup de sifflet le fit saliver, partir pour la guerre ou élire un führer ?

En outre, c'était compter sans les changements que les progrès de la marchandise ont imprimé aux comportements et aux modes de pensée. A mesure que la tyrannie familiale tombe en désuétude et que la déchéance du patriarcat met fin à la pratique de la contrainte brutale et du mensonge roublard, l'enfant distingue avec à-propos cette vérité de l'humain et de l'inhumain qui noue et dénoue les êtres entre eux et que jadis la taloche, le regard noir ou le haussement du sourcil lui faisaient rengainer amèrement.

Sous le gant de velours que la sollicitude mercantile tend vers lui, il a tôt fait de palper la main de fer, articulée pour lui arracher son écot. Louée soit la litanie «Sers-toi, prends ce que tu veux, tu paieras à la sortie» ! Rien n'aurait pu le persuader davantage du caractère odieux de tous les marchandages. Rien ne l'aura mieux préparé à propager partout le refus absolu du chantage le plus dévastateur qui fût : «Obéis, sans quoi je ne t'aimerai plus.»

Le regard sur l'enfant éclaire au coeur de l'adulte la présence d'une vie inaccomplie, oscillant entre la naissance et la mort.

La vérité nue de l'économie

Relevant l'échec d'une civilisation qui exile chacun de son propre corps, Picabia constatait : «Ce qui manque le plus aux hommes, c'est ce qu'ils ont : les yeux, les oreilles, le cul.»

Un aveuglement volontaire a prescrit, pendant des siècles, que l'on eût, pour connaître, honnir et admirer le cours du monde, à se méconnaître et à ne s'examiner que pour se mépriser. Si une génération de borgnes succède aujourd'hui à un lignage fondé en cécité mentale, sans doute est-ce moins l'effet d'une mutation de l'intelligence que d'un concours de circonstances où chacun est induit à ne démêler de voie sûre qu'en son expérience immédiate du vécu.

Il n'est plus guère de branches assez hautes pour que s'y puissent pendre ou suspendre les compagnons de la mort. Les systèmes qui gouvernaient la terre au nom du ciel se sont effondrés dans la dérision. Montrez-moi, debout sur son piédestal, une seule de ces valeurs éternelles par quoi les sociétés s'imposaient au respect en se refusant aux vivants !

Quel crédit s'attache encore aux mensonges dont l'énormité souleva, comme une vague, l'enthousiasme et la férocité des prosélytes, soutint les causes également nobles et ignobles, livra aux feux de l'extase et des tourments les hordes de militants fanatisés ?

L'économie a cessé de se dissimuler sous les appellations fantasmatiques de Dieu, diable, fatalité, grâce, malédiction, nature, progrès, devoir, nécessité, dont l'affublèrent les époques de crédulité inéluctable. Elle ne s'embarasse plus du jabot libéral ou du bleu de chauffe léniniste ; elle se moque de chausser pour quelque grand bond en avant la botte fasciste ou la bottine socialiste. Sa simplicité la dénude, son omniprésence la rend familière et familiale.

Réduite à la dernière nécessité de survivre, elle ramène à un seul la somme de ses mensonges passés : qu'il n'est hors d'elle point de salut pour la survie de l'humanité.

La fin des valeurs

Les vieux principes inculqués aux enfants se sont trouvés bien éreintés par le dépouillement progressif au cours duquel l'empire de la marchandise a révoqué en doute la plupart des valeurs traditionnelles. Foin donc du sacrifice à la patrie, du dévouement à la chose publique, de l'obéissance aux chefs, et foutre aussi de l'insoumission et de la révolte qui leur rendaient raison sur le même registre de haine et de mépris. Place à l'économie sous son vrai nom, qui est Fais-de-l'argent-et-moque-toi-du-reste.

Les années 80 mirent à la mode une manière de franc-parler qui appelait un sou un sou, louait le profit, réhabilitait la combine financière, exaltait le combat de l'agitateur, haussait le commerce à la gloire du sport. Des équipes de penseurs audacieux restaurèrent la vertu du travail, ranimèrent le dynamisme de l'entreprise privée et ressuscitèrent un esprit capitaliste, bien dépenaillé depuis sa reconversion étatique. Vaine et éphémère prétention.

En moins d'une décennie, les noces de l'affairisme et de l'initiative individuelle n'ont laissé dans la corbeille que la crise boursière, le chômage, la dévaluation et la faillite industrielle ; modèle peu encourageant pour des écoliers qu'une politique pédagogique projetait déjà d'enrôler dans la grande armée de l'économie renaissante.

Et comme si l'évidence que l'économie ne reprendrait ni premier ni second souffle les laissait à court d'avenir, ils perçoivent confusément, dans l'enfant et dans leur propre et lointaine enfance, le point d'une existence radicalement autre.

Depuis que leurs petits ont cessé de s'agenouiller devant l'autel des exemples à suivre, parce qu'il n'y avait plus que des grimaces à imiter, ils se demandent eux aussi pourquoi ils devraient renoncer à s'appartenir, pourquoi ils se garderaient d'aborder les êtres et les choses par le seul plaisir qu'ils y prennent. Puisque, après tout, il n'y a plus ni à s'armer pour la guerre, ni à entrer dans la carrière, ni à jouer en Bourse, ni à se jeter dans des compétitions également foireuses, pourquoi se donneraient-ils le ridicule et le désenchantement de répéter par inertie les gestes qui privent de la vie et ne prêtent même plus à quelque profit compensatoire ?

Dérision du pouvoir

De tous les partis en déroute sur l'horizon éteint de la politique et des affaires, il ne reste qu'une seule faction active, celle du pouvoir. Elle n'est pas négligeable, car elle tire argument de la mort, mais la mort est en train de perdre le monopole de l'absolue conviction.

Voyez comme les maîtres de la pensée et de l'action ont pris un coup de vieux, maintenant qu'ils ne disposent plus, pour soutenir leurs ambitions, de la perche des religions et des idéologies.

Ils ont voulu calquer leur existence sur l'image télévisée qu'ils livrent à la sarcastique dévotion des foules. Ils croient fasciner encore, ils sont seulement radiographiés, scrutés par l'intérieur, exposés à un diagnostic médical qui les traite tout naturellement en malades. Ils ont beau se rajuster selon les exigences de la mode, la mode s'use à la vitesse accélérée du spectacle. La désuétude les atteint en quelques saisons. Ils jouent les renouveaux qu'ils sont déjà dans l'hiver.

Tant que le discours idéologique embuait le regard des masses, l'oeil ne distinguait pas avec une telle acuité que les célébrités médiatiques fussent à ce point du mécanique collé sur du vivant. Aujourd'hui que le souffle de l'histoire ne gonfle plus de grand air leurs mots vides, leurs gestes calculés manquent leur coup, leurs effets tombent à plat. Ils dévoilent les dessous de leur humanité ratée, exhibant sous leurs traits infatués la face ridée d'un enfant qui ne naîtra jamais.

Chefs d'Etat, de clan, de claque, policiers, patrons, politiciens, ministres, militaires, tribuns, vedettes, bureaucrates et résidus familiers de l'autoritarisme, tous ont, dans la vulgarité qui les caractérise, un polichinelle dans le tiroir, un foetus dans le bocal, un embryon desséché dans le coeur. Plus ils s'acharnent à l'exorciser, plus se révèle au grand jour leur puérilité réprimée.

Ces trépignements de la dignité offensée, ce doigt accusateur, ces pitoyables jérémiades, ce sourire sournois, cette culpabilité agressive, ce mépris du juge en passe d'être jugé, qu'est-ce d'autre que singeries d'enfants brimés, blessures ravivées du passé, maladroitement dissimulées par la gravité et le sérieux de l'adulte responsable ?

Voudraient-ils encore que l'on croie en eux ? On croirait plus simplement à leur humanité si, renonçant à traiter les hommes comme des morveux abêtis par la gifle et le mensonge, ils choisissaient soudain de préférer l'authenticité vécue aux prestiges dérisoires du paraître ; s'ils s'avisaient simplement de renaître à ce qu'ils ont gardé de vivant, si peu que ce soit.

Mais comment apprendra-t-il à vivre, celui qui n'a jamais appris qu'à s'humilier et à dominer les autres ?

La maladie est le refuge de l'enfance blessée

Les époques révolues proposaient une grande diversité d'occasion où le ressentiment d'une enfance déchirée n'avait que le choix de s'exercer. Casser du nègre, du bourgeois, du prolétaire, de l'ennemi héréditaire ou de la femelle au foyer suffisait ordinairement à endiguer la rage et la morosité qu'entretenait à l'état endémique une existence gangrénée de désirs pourrissants.

Les exutoires sont venus à manquer avec la déperdition croissante des grandes causes où leur civilisation trouvait son compte. Ils ont mis près d'un siècle à admettre que, pour une bonne part, le mal qui leur taraudait le ventre, le coeur ou la tête procédait moins de hasards de la maladie que d'une enfance sur laquelle ils avaient brutalement claqué la porte de l'âge adulte et qui frappait partout en s'étouffant.

Accoutumés à tout prendre et entreprendre par le biais du négatif, ils éprouvèrent de l'horreur à la pensée de porter la vie en eux. L'affolement les traîna de divans psychanalytiques en salles d'opérations chirurgicales. La hâte de se délivrer d'une présence pénétrée de désirs les fécondait d'une semence de mort, d'une vitalité proliférant à revers, d'une panique cellulaire, d'une fuite à reculons où l'organisme se faisait crabe, devenait cancer.

La fin du XX° siècle a mené à un désarroi dont porte témoignage la multiplication des maladies de survie. Depuis la guerre, la révolution, l'émeute, le meurtre légalisé n'offrent plus à l'inclination suicidaire le prétexte qu'elle attendait, le choix de la mort est devenu pour beaucoup comme un passe-temps quotidien. Ils se gâtent les sangs chaque matin en prenant le chemin du travail, ils ravalent leurs désirs à longueur de journée, remisent leur exubérance au placard, tordent le cou aux vivacités de l'enfance et brisent leur ligne de vie à l'endroit exact où la passion l'eût prolongée. La conscience générale y a au moins gagné une précision : il n'existe plus dans la partition du monde et de l'individu qu'une seule et même frontière, elle délimite avec une netteté accrue la zone où s'exerce le parti pris de la mort et les lieux propices à la naissance d'un style de vie.

Renaissance de l'enfant

Ils sont plus qu'on ne croit à renouer avec leur enfance, non l'enfance que tuent les gestes mécaniques et qui s'autopsie sur le divan du psychanalyste, mais celle qui revient à l'appel du désir.

Aux enfants, les leurs ou ceux des autres, ils empruntent volontiers un savoir, qui leur est d'un grand secours pour l'approche confiante d'une vie enfin acceptée dans son exubérance. Rien ne les prépare mieux à déjouer les ruses de la maladie, à révoquer surtout l'impression lancinante qu'une vie ratée n'a d'autre espérance qu'en une mort réussie, c'est-à-dire hâtée par les alcooliques dérélictions du bon vivant.

Bien que l'ordre familial demeure dans leurs attributions et qu'ils soient en devoir de l'assurer bon gré mal gré, ils répugnent le plus souvent à perpétrer sur l'enfant l'assassinat feutré dont ils furent, en leurs jeunes années, les très ordinaires victimes. Les pères et les mères se sont départis de la morgue que la tyrannie patriarcale leur imposait jadis en héritage. Ils répriment mollement, rossent peu et plutôt par maladresse, s'égosillent moins, débattent et palabrent davantage. Surtout, ils ont changé d'attitude en une matière particulièrement délicate : ils accordent désormais sans réticence ni réserve une affection qui avait toujours été l'objet d'un chantage à la protection et à la soumission.

L'enfant a senti s'émousser l'aiguillon de la contrainte imbécile, il y a gagné l'avantage d'aller plus commodément où le désir le pousse et d'exprimer à haute voix les mots que la nature murmure partout. Parmi ceux qui s'instituèrent ses maîtres et ne maîtrisèrent jamais que leur propre agonie, il réveille inopinément un appétit de vivre que les manigances du travail avaient plongé en léthargie.

N'est-ce pas merveille que de le voir papillonner à plaisir, s'emparer du bonheur dès qu'il passe à portée de la main, solliciter avec les ressources de l'ingéniosité le retour des moments heureux ? La réalité qu'il révèle est le centre d'un labyrinthe où se perdent tant de manoeuvres habiles, tant de rodomontades et de faux-fuyants. C'est l'authenticité, l'accord sans cesse recréé du corps et des désirs qui l'affinent. L'infantilisme agressif et le gâtisme plaintif des adultes n'en fut jamais que le mensonge, le «puéril revers des êtres».

L'enfant enseigne spontanément à ouvrir sans cesse les yeux pour la première fois, à distinguer la couleur d'un feuillage, à lire un paysage, à comprendre le langage des oiseaux, à saisir la grâce d'un instant - à le saisir non plus avec ce regard passé au fil de la cognée, plissé sur la mire d'un fusil, pincé par la pensée de l'éphémère et de la mort. Et c'est encore par l'enfant intérieur qu'il est donné à chacun de laisser monter en soi la sève printanière des arbres, l'ardeur sauvage des bêtes, la volupté d'une présence amoureuse d'où rien ne peut naître que d'aimable.

Etrange et imparfaite alchimie amoureuse qui, en deux transmutations successives, conçoit et fait naître l'enfant sans jamais atteindre à la troisième, où l'humanité eût pris sur elle de se créer en créant le monde.

La création falsifiée

L'acte créateur par excellence, n'est-ce pas l'étreinte de l'homme et de la femme engendrant la vie dans le matras maternel ? Fallait-il qu'ils aient honte et de l'amour et de la vie pour imputer à un Dieu céleste et désincarné l'opération la plus terrestre et l'alchimie la plus charnelle ? Quel mépris de la jouissance que les amants prennent en se prenant, quel dédain du bonheur où les corps se confondent pour se féconder - qu'un enfant naisse ou non du privilège de l'union ! A-t-on jamais vu plus bel hommage de la virilité patriarcale à l'impuissance consentie ?

De quelle imagination désaxée ont-ils tiré que le seul et vrai créateur de l'univers fût un Esprit, une semence de néant ? N'a-t-il pas fallu pour fonder un tel non-sens que la nécessité de travailler entraîne l'incapacité de créer, que le pouvoir châtre du plaisir de s'appartenir, que l'expansion de la marchandise se substitue à l'expansion de la nature humaine ?

Il n'y a d'autre genèse de l'humanité et de l'inhumanité qu'en l'homme qui s'est créé de la terre et se détruit au nom du ciel.

L'évolution interrompue

Leurs hommes de science admirent qu'en un raccourci de neuf mois l'embryon humain réitère, en passant de la conception à la naissance, le cheminement millénaire qui fit de la créature aquatique un mammifère terrestre. La suite leur fournirait plutôt des raisons de s'étonner. D'un si grand bond de l'existence thalassique à la conquête de la terre n'était-il pas légitime d'espérer une évolution de nature similaire où l'espèce humaine s'affirmerait comme dépassement de l'espèce animale ?

Quelque chose s'est apparemment détraqué en cours de route. Il n'y a pas eu de miracle humain. L'espèce animale s'est seulement perfectionnée et socialisée en se dénaturant. Le génie de l'homme s'empare de l'univers avec une technicité qui ne lui obéit pas et stérilise partout la vie. Le phénomène méritait davantage que les contorsions métaphysiques qui s'emploient à le justifier en fait comme unique forme d'évolution possible. Il est vrai que les savants, jugeant de la vie sur terre par leur propre façon de vivre, la tiennent le plus souvent en piètre estime.

La naissance achevée

Il arrive que grandissant et se développant dans le sein maternel, l'enfant se trouve peu à peu à l'étroit dans la douceur de l'univers utéral. L'enveloppe protectrice le gêne, entrave ses mouvements, l'étouffe. Il se met pour ainsi dire à nager avec plus d'énergie vers la sortie, vers la naissance, vers l'autonomie.

Son impatience alourdit et encombre le corps de la mère, impatiente à son tour de se débarrasser d'une présence devenue inopportune. Un accord commun préside ainsi à l'expulsion. La mère évacue l'enfant vers une liberté à laquelle il aspire, avec la violence d'une vie nouvelle. Le moment de la naissance émancipe et la femme et l'enfant, ou plus exactement les engage l'un et l'autre dans un processus d'émancipation.

Le cordon ombilical est coupé, le lien de dépendance disparaît, l'unité affective s'allège et puise dans la gratuité une force plus sereine... Vision idyllique.

Leur civilisation ne tranche pas le tuyau de perfusion, elle le durcit, l'étire, le rend cassant sous la constante menace de couper l'aide et les vivres. Elle l'entortille dans une complexité dramatique où la femme et l'enfant s'agrippent l'un à l'autre, parodient à longueur d'existence le jeu de l'assistant et de l'assisté, s'attirent et se repoussent, se mutilent à chaque velléité d'indépendance et se retrouvent en de morbides moiteurs familiales pour soigner les blessures qu'ils infligent.

L'éducation est l'adaptation à la survie

L'apprentissage en milieu animal se borne au respect de la loi qui régit la survie des bêtes : l'adaptation. L'observation d'une femelle et de son petit montre avec quelle diligence elle s'emploie à le protéger, comme elle le prépare, au sortir du cocon où il était enclos, à progresser dans un environnement périlleux. La leçon maternelle lui enseigne à se dissimuler, à bondir, à bâtir un refuge, à suivre une piste, à s'approprier un territoire, à se tailler sous le soleil et sous la lune une place enviée et éphémère.

De la supériorité si hautement affirmée de l'homme sur la bête, était-il déraisonnable d'attendre un mode d'éducation qui laissât bien en arrière la simple faculté de s'adapter ? Or, il faut en rabattre et de beaucoup.

Il n'y a pas si longtemps, il mourrait plus d'enfants dans une famille que de lapins dans une nichée. Il en meurt encore aujourd'hui sous les coups, les tourments et l'infortune de payer patente au ressentiment des adultes. C'est une ordinaire férocité qui augure mal d'un dépassement du comportement animal.

De fait, leurs écoles sont-elles autre chose que des écoles de survie ? L'enfant est mieux armé que le chimpanzé, il dispose de techniques sophistiquées et des ruses du langage mais sa destinée est la même : s'imposer parmi les forts et les faibles, s'adapter aux lois du milieu, sauver sa peau et s'auréoler de prestige. Rien de plus ; et souvent moins puisque lui est refusée la liberté naturelle d'assouvir ses pulsions.

Devenir un homme en cessant de l'être

Les contes et légendes illustrent avec assez de cruauté le sort réservé aux enfants. Des êtres naïfs, généreux, frêles et intelligents affrontent des géants puissants, redoutables, méchants et stupides. A l'issue de combats sans merci, les faibles l'emportent sur les forts. David décapite Goliath, il détache du corps musclé de la brute une de ces têtes cyclopéennes affectées au gouvernement des villes et des campagnes.

Entre-temps, les petits se sont aguerris au fil des épreuves, ils ont appris à déployer contre leurs adversaires une égale barbarie et, de surcroît, une férocité sournoise, astucieuse, cauteleuse comme celle du valet dupant son maître. Leur tour est venu de s'élever aux fonctions de roi, de géant, d'adulte. Le parcours de la jungle sociale les a mené de l'état d'exploité au statut d'exploiteur.

Que dit la moralité ? Que le plus fort n'est pas celui qu'on pense mais celui qui pense, non la violence brutale mais l'art d'en contrôler l'usage.

Les petits triomphent par l'esprit et l'esprit se paie en les faisant grandir, vieiliir, s'aigrir, en les identifiant peu à peu aux monstres qu'ils ont vaincus. Rien n'a changé vraiment, que le pavé jeté dans la mare pour y reproduire les mêmes cercles concentriques.

Quant à la richesse affective du héros, elles se ramasse dans un stéréotype, une pirouette finale : «Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.» Autant la renvoyer dans le pays de nulle part, en utopie, là où il n'y a plus d'histoire. Comme si le bonheur n'avait pour s'imposer et faire souche que les continents de l'irréalité féerique, où nul n'arrive jamais que mort ou trop épuisé pour engendrer quoi que ce soit.

L'affectif et le nutritif

L'enfant a été jusqu'à ces jours traité à rebours de l'évolution qu'il annonçait. A peine dans le ventre de la mère, il reçoit, sur la gamme de fréquence des sensations premières, tous les échos que répercute, comme dans une vallée, l'orage qui naît de la difficulté d'aimer et de s'aimer au sein des couples. Angoisse, joie, crainte, irritation, indifférence, élans d'amour et de haine modulent sur le clavier de sa physiologie embryonnaire un rythme biologique qui pourrait bien décider de son implantation définitive ou de son expulsion prématurée.

S'il franchit le cap de la fausse-couche, qui supplée si souvent à la carence d'un avortement volontaire, c'est que, entre sa mère et lui, se confirme un accord, un consensus que la science s'avise enfin de découvrir après avoir tout étudié de la mort.

On s'est bien gardé jusqu'à présent de souligner l'importance que revêt pour l'enfant in utero le fait de recevoir simultanément et gratuitement la nourriture, l'amour et ce message à la fois mental et sensuel qui communique la sérénité et la confiance. C'est pourtant là un privilège que n'abolit pas la naissance, puisque le sein maternel continue à dispenser, avec les psalmodies de la tendresse, la force du lait et la douceur de l'affection.

Cette manne terrestre, ces murmures caressants, ces odeurs génésiques, ces pensées quasi épidermiques, c'est la véritable fontaine de Jouvence, la source dont le jaillissement affermit la vie du jeune enfant plus sûrement que l'arsenal de la médecine la plus sophistiquée. Les amants le savent bien qui, au paroxysme de leur passion, s'y nourrissent d'amour et d'eau fraîche et redeviennent semblables à des tout-petits.

Alors vient la rupture.

Par une infortune qui en produit beaucoup d'autres, leur civilisation est ainsi agencée qu'elle sépare l'affectif et le nutritif ; qu'elle dissocie du même coup le langage originel qui soutenait leur union.

A vrai dire, le contraire eût été surprenant. Il n'est pas pensable qu'une société dont l'existence se fonde sur le travail, producteur de marchandises, accorde un légal intérêt aux élans d'un amour offert naturellement et à la nécessité de se nourrir, sur quoi se règle le prix du blé et des hommes.

L'affection se donne sans apprêts ; ce n'est pas sérieux. Le sérieux de l'âge adulte consiste à ôter la gratuité pour faire fructifier le profit, à tout rabattre dans le sillage de ce qui se paie, à commencer par le besoin de manger, de se mouvoir, de se loger, de s'exprimer, d'aimer.

Aussi faut-il voir comme en quelques années le langage affectif de la mère et de l'enfant le cède au langage de l'efficacité, du rendement, de l'économie, un langage solidement structuré selon la logique aristotélicienne du «fais ceci, ne fais pas cela!» et qui, à l'inverse du premier, se plie parfaitement aux exigences pédagogiques de l'ordinateur.

Affection, nutrition, création

La faculté de créer est le phénomène humain par excellence. Elle se forme avec le corps que le milieu foetal alimente à profusion. Elle donne au nouveau-né pouvoir de se développer en transformant l'environnement terrestre et, précisément, d'enrichir l'abondance originelle par la création d'une terre d'abondance où l'enfant apprenne à conquérir son autonomie d'homme à part entière.

Le génie créatif participe d'une évolution naturelle que la civilisation du travail a dénaturée. Vie et création sont inséparables. C'est l'une et l'autre que refoule et épuise le système d'exploitation de la nature et de la nature humaine, qui fonde l'ère économique.

Le couperet éducatif a séparé la jouissance affective et la satisfaction des besoins primaires. Le corps à corps de la femme et de l'enfant n'a pas poussé plus en avant une relation où la souveraineté de l'amour enseigna l'art de se créer en créant son indépendance. La communication a été interrompue, l'alchimie a tourné court, la troisième mutation n'a pas eu lieu. Ce n'est plus la vie qui fait office de nourrice mais la mort. La destinée se déroule comme un film à l'envers. Tel est le cauchemar ordinaire dont ils s'étonnent de s'éveiller encore en de rares instants de vie.

Comment l'être humain naîtrait-il alors que l'enfant se foetalise dans l'adulte et l'adulte dans l'enfant?

L'enfance à jamais inaccomplie

C'est une terrible malédiction que d'entrer avec la vocation du bonheur dans un monde où le bonheur est relégué à la sortie. Le mot lui-même est en odeur de niaiserie, il fait se hausser par dépit les épaules qu'affaissent le plus souvent ses regrets.

Car s'ils ont claironné de tous temps que l'homme n'était pas sur terre pour se livrer aux voluptés, ils ont gardé gravé dans le secret du coeur et de l'imaginaire le souvenir du paradis foetal, de l'éden au centre de la femme, de l'île fortunée où le don de l'amour nourrissait la vie naissante.

Combien de fois ne s'élancent-ils pas d'une démarche hautaine à l'assaut de la richesse et du pouvoir pour s'effondrer au moindre sentiement de faiblesse et d'abandon, pour se recroqueviller dans le premier simulacre de sein maternel que le hasard présente à leur désarroi.

Plus ils mettent d'endurance et de fermeté à harper ce qui les éloigne d'eux-mêmes, mieux ils régressent à pas puéril vers un état primordial qui les choyait et les protégeait. Ainsi leur existence ne cesse-t-elle de reproduire, dans la monotonie du sarcasme et de l'ennui, le traumatisme de l'enfance et de l'histoire, qui les a chassés des jouissances originelles pour les envoyer à la casse du travail quotidien.

En quelques années, en quelques mois peut-être, l'enfant se découvre spolié des privilèges que l'amour lui accordait sans réserve. Que lui soient retirées les facilités d'existence dont il jouissait passivement dans le ventre de sa mère, là n'est pas le mal, au contraire. Il accède à la vie terrestre dans une aventure humaine qui le convie précisément à abandonner la passivité et à créer une abondance naturelle dont le monde foetal n'a été que l'avant-goût et l'esquisse sommaire.

La disgrâce réside en ceci, qu'à peine échappé à la protection utérine, devenue avec le temps inopportune et gênante, il se heurte à des conditions si défavorables que tout l'invite à régresser, à abandonner l'espérance d'une mutation humaine, à se replier avec armes et bagages dans une position foetale.

La dissociation de l'affectif et du nutritif produit une sentiment d'insécurité et d'angoisse chez l'impresionnable nouveau-né, au moment même où rien ne lui serait plus précieux que d'entrer dans un monde étranger avec le viatique d'une affection sans réserve.

Une menace le paralyse alors que ses faibles mouvements auraient grand besoin d'assurance, la menace de n'être plus aimé s'il ne mange pas, s'il dort mal, s'il crie, pleure, remue, irrite, désobéit, suit un rythme qui diffère du temps rentabilisé des adultes. Quel mépris dans l'ignorance qui persiste à investir comme un terrain conquis l'univers particulier de l'enfant! Quel mépris de soi!

N'est-ce pas l'amour qui soutient l'audace d'affronter l'inconnu, de s'obstiner dans l'effort, de se jeter dans une frénétique succession d'entreprises : trouver le sein, saisir le biberon, s'emparer d'une chaise, se redresser, marcher, articuler les mots, aiguiser les heureuses dispositions de la nature dans l'expérience des êtres et des choses ?

L'éducation se mue en une mécanique glaciale dès l'instant qu'elle cesse de se fonder sur le préalable d'une affection accordée sans réserve à l'enfant, quoi qu'il arrive. Hélas, comment garantir la prédominance de l'amour alors que le travail impose au cycle des jours et des nuits la précision de ses rouages ?

Sans doute n'est-il plus d'usage, dans les familles, d'encourager la vocation pianistique à coups de règle sur les doigts. Mais si la gifle et la vocifération ne sont plus de mise, il n'est pas si facile d'éviter le chantage sentimental qui paralyse les gestes les mieux venus de l'indépendance et de l'autonomie.

La certitude d'être aimé incite le plus sûrement à s'aimer soi-même dans l'amour des autres. Elle est l'assurance fondamentale qui permet à l'enfant de voler de ses propres ailes. Sans elle, la destinée se traîne dans les ornières d'une dépendance qui prête à la mort les traits d'une mère toute-puissante.

Que l'affection se plie à la loi de l'offre et de la demande, et la certitude vacille, le coeur se dépeuple, le corps se vide et le vide se comble d'un enchevêtrement morbide d'angoisses réelles et d'apaisements factices.

C'est alors que les maladresses de l'enfant se font volontaires. Les chutes, les accidents, les maladies, à l'origine inhérentes aux errements de l'inexpérience, deviennent les cris apeurés de la carence affective ; ils revendiquent l'aide et la protection de la mère, à laquelle ils répliquent ainsi par un autre chantage. Le rappel brutal au devoir d'aimer et de prêter assistance engendre en elle le sentiment coupable d'avoir démérité. L'agonie de la vie commence là, lorsque le faux pas de l'enfant perd sa nature aléatoire, son caractère de tentative infructueuse, pour se changer en un réflexe de faiblesse volontaire, en une simulation de mort et, par une graduelle surenchère, en une réaction suicidaire où l'on se nie pour susciter l'intérêt des autres.

L'affection économisée

Le marchandage affectif instille au coeur de l'enfant une peur endémique. Le souvenir du «je cesserai de t'aimer si... » glace les embrasements spontanés de la jouissance. A chaque fois qu'il s'engage dans quelque indépendance de désir, la brûlure d'une désaffection possible sanctionne ses velléités d'autonomie et grave en lui cette loi de soumission et de renoncement qui régit le monde des adultes.

Je ne prétends pas qu'il convienne d'abandonner l'enfant à la liberté chaotique de ses impulsions. Des expériences qu'il poursuit à tâtons, certaines présentent des dangers, appellent une rectification, méritent le secours de l'habileté. Mais il est sûr que la communication affective possède la patience et l'efficacité d'expliquer à l'enfant pourquoi il existe des gestes à éviter ; au lieu que la brutale injonction et la bouffée de peur illuminent d'une fascination morbide le danger, dont elles suscitent le retour plutôt qu'elles l'éloignent.

La peur plonge dans un état de honte et de faiblesse qui s'exorcise, sans se vaincre, en une artificielle et hautaine dureté. La carapace musculaire, en répercutant au-dehors la terreur éprouvée au-dedans, fonde une forteresse vide qui sécrète partout les ombres du pouvoir et de la mort.

Le repli dans un corps verrouillé par la peur, et dont ils jaillissent par intermittence et comme des furieux pour propager la crainte, n'est-ce pas la caricature du ventre maternel et de la naissance, mais un ventre stérile, desséché, racorni, hostile, mais une naissance inversée dans son cours, débouchant sur la ruine, la destruction, le néant ?

C'est aussi, dans une évidente analogie, le rempart qu'ils érigent autour de leur village, de leur ville, de leur propriété, de leur famille, de leur Etat.

Une société qui soumet les ressources affectives au principe d'économie vieillit prématurément l'enfant dans l'adulte et infantilise l'adulte dans un enfant qui ne naîtra jamais à sa destinée d'homme.

Est-il un seul pouvoir, une seule instance autoritaire qui ne reproduise, sous la grandiloquence du sérieux, la manoeuvre éprouvée du chantage sentimental ? Les magistrats, les policiers, les supérieurs hiérarchiques ont-ils d'autre intelligence qu'en la savante alternance de caresses et de coups, à l'issue de laquelle s'exprime en vérités coupables la substance de l'infortuné qui comparaît devant eux ? Celui-là, ils ne se contentent pas de l'appeler accusé, suspect, fautif ou incapable, ils lui retirent leur onction, leur confiance, leur protection, leur estime, ils l'excluent du cocon familial, dont il a démérité, ils le réduisent à l'état de débile et l'enfoncent dans sa puérilité aux abois.

Mais chien apeuré aboie le premier : l'arrogance et la respectabilité des notables puent la terreur enfantine où les plongeait jadis et pour toujours la crainte quotidienne d'être soupçonnés, jugés, condamnés, infériorisés.

Leur servitude habillée de morgue porte la marque d'une castration affective. Chassés de l'éden pour travailler à la sueur de leur front, ils se font un présent infernal pour payer le prix d'un paradis perdu. Progressant dans un monde d'éclopés, ils n'ont que le triste génie d'inventer des béquilles, encore ne les soutiennent-elles qu'en les mutilant davantage.