La “zanka” : espace d’autonomisation et de socialisation dans la ville au Maghreb
Article publié dans Des sociétés, des enfants. Le regard sur l'enfant dans diverses cultures, ouvrage collectif sous la direction de Clotilde Herbaut et Jean-William Wallet, aux éditions Licorne/L’Harmattan, 1996.
Tchirine Mekideche, maître de conférence en psychologie, université d’Alger
- "Dieu que ma ville est belle
- avec ces gosses qui jouent
- qui cassent tout
- avec ces gosses qui jouent
- qui n’ont plus peur du loup."
La place faite ou niée à l’enfant dans l’organisation spatiale de la ville dans une société donnée en reflète la culture, jouant ainsi un rôle révélateur du statut de l’enfance en son sein.
La présence et le vécu quotidien de l’enfant algérien dans la "zanka" peuvent donc témoigner du regard que portent sur lui la culture et par là, la société maghrébine arabo-musulmane. Ils traduisent, en effet, leur conception de l’enfance, de l’éducation à lui donner, de la place à lui accorder au sein de la société globale et de l’espace urbain.
Nous nous interrogerons, dans ce texte, sur le pourquoi et le comment de la présence des enfants dans la zanka en Algérie.
L’espace de la zanka dans la ville au Maghreb
Toute ville peut être considérée comme une projection spatiale des structures sociales de base, une inscription au sol d’un mode de vie, d’une organisation de la société.
La zanka n’est pas la rue au sens commun du terme. Il s’agit, pour nous, d’une notion liée au mode d’appropriation socioculturelle de l’espace urbain propre aux sociétés arabo-musulmanes dites traditionnelles, et dont la meilleure expression est la médina.
Cette appropriation se fait selon un critère dichotomique – dedans / dehors, intérieur / extérieur - :deux catégories spatiales sont opposées, modèles culturels de la séparation entre le privé et le public; ce modèle a déterminé l’organisation générale du plan de la ville – médina - , et continue à se reproduire encore, sous des formes différentes, aussi bien dans l’habitat individuel que collectif de la ville moderne (1).
Schématiquement :
- l’espace extérieur, public, ouvert, de l’échange et du travail, d’accès immédiat, le dehors, est l’espace privilégié de l’homme;
- l’espace intérieur, privé, fermé, protégé et isolé du précédent, d’accès non immédiat, le dedans, est l’espace privilégié de la femme.
La protection du second espace vis-à-vis du premier s’effectue, dans la ville – médina, par une série de dispositifs architecturaux d’éloignement, d’isolement de la maison par rapport au dehors, à la rue : ce sont la squiffa, la znika, la zanka; soit le passage, la toute petite ruelle, l’impasse.
Aucune maison individuelle ou collective ne s’ouvre directement sur une voie de passage public dans la ville à urbanisme maghrébin. La squiffa, la znika, qui assurent un accès quasi privé à l’habitation ou au groupe d’habitations s’ouvrant sur ce passage, empêchent le regard du passant de se porter à l’intérieur de la maison et de violer la harma, l’intimité sacralisée de la west-ed-darr, le centre de la maison, avec son patio à ciel ouvert, espace typiquement féminin, si caractéristique de l’architecture arabo-musulmane.
La zanka représente ainsi un espace écran, tampon, intermédiaire entre l’espace intérieur réservé à la femme et l’espace extérieur réservé à l’homme; à chaque espace donc, ses usagers préférentiels. La zanka, elle, est offerte à la libre appropriation des enfants. Elle est vécue dans la sécurité puisque les autres usagers occasionnels se connaissent entre eux : ils sont voisins immédiats.
La zanka se révèle être un espace d’enfants dans la ville-médina, espace tout à la fois ludique et éducatif. Mais qu’en est-il dans la ville fonctionnaliste de cette fin de 20ième siècle, avec son centre voué prioritairement aux services économiques, administratifs et commerciaux, et sa périphérie aux grandes cités de type HLM, ZHUN ?
La zanka ne se rapporte bien sûr plus à la seule notion de ruelle. Elle désigne toujours l’espace sur lequel s’ouvre une habitation. Mais elle couvre des espaces architecturalement et écologiquement variés, dont la destination et l’utilisation obéissent aux mêmes déterminants que ceux présidant à l’utilisation de la ruelle dans la ville-médina. La lettre n’y est plus, mais l’esprit, si.
Concrètement, architecturalement, la zanka est tout espace centré sur le domicile et à la libre disposition des enfants. Elle constitue l’espace immédiat, proche et moins proche entourant le logis familial, qu’il s’agisse d’une maison individuelle, ou d’un habitat de type HLM. Il s’agit d’abord du seuil de la maison, bab-eddar; sinon du porche d’entrée de l’immeuble, de ses escaliers et cages d’escalier; puis des chemins d’accès aux immeubles; ensuite des trottoirs, voire de la chaussée, tarik; parfois d’une vaste esplanade non aménagée devant une barre d’immeuble, de type “plan de Constantine” ou un emplacement de parking; ou alors des talus herbeux, des terrains vagues de terre battue. Il peut s’agir aussi de petits espaces verts, placettes ou petits squares clôturés.
Mais quelles qu’en soient la configuration physique et écologique, les dimensions (largement tributaires du type et du lieu d’habitat), il y a toujours, à un moment ou à un autre, des enfants sur ces espaces, en nombre non négligeable. Ce qui nous a amené à nous interroger sur le pourquoi de cette présence. Celle-ci n’est pas déterminée par l’exiguïté des logements, ou par les opportunités ludiques offertes par ces lieux, mais par une conception socioculturelle de l’enfance, de l’éducation à donner, des modalités d’acquisition de l’autonomie; conception certes dominante aujourd’hui, en Algérie, mais qui n’est pas le fait de toutes les familles.
L’enfant : un être à autonomiser
L’enfant, en Algérie, fait partie du paysage urbain, acteur à part entière de la vie sociale de sa famille, de sa zanka, de sa houma, son quartier. A 5-6 ans déjà, il n’éprouve aucune difficulté à se rendre chez le boulanger, l’épicier, le marchand de légumes ou le droguiste du quartier, à compter sa monnaie pour acheter pain, lait, légumes ou lessive. Vers 8 ans, quand il sait lire les chiffres, il peut aller au supermarché. Dès l’âge de 10 ans, les garçons n’hésitent pas à se regrouper en petites bandes de copains pour aller au stade voir un match de football.
Une raison immédiate à cela : ce n’est pas, en général, à la femme de sortir pour aller au marché ou aux commissions. En l’absence du père au travail, c’est aux autres membres de la famille de s’en charger, dont les enfants.
Mais la raison profonde réside dans la conception de l’enfant lui-même, considéré comme un être en développement, en apprentissage de son futur rôle de femme ou d’homme. Il doit très vite entrer dans le monde de la socialisation et s’autonomiser par rapport à l’adulte, tout en lui gardant le respect dû aux aînés dans notre société.
De sa naissance à ses premiers pas, l’enfant vit et s’épanouit dans l’univers feutré du logis familial, jouissant d’une relation privilégiée et affectivement chargée avec la mère et ses substituts. Mais très tôt il est incité à se détacher d’eux et à se tourner vers des échanges avec des personnes autres que celles de l’univers relativement clos des femmes. L’enfant est alors introduit dans un groupe plus large et un espace plus ouvert, celui de sa zanka, “pour voir le visage du monde”, pour apprendre, pour se former.
Très tôt, cela signifie dès qu’il marche, parfois même avant qu’il ne marche. La zanka lui est offerte, là, comme objet d’observation. Le tout jeune enfant est “sorti” par une grande sœur qui, soit le porte sur sa hanche, soit le “dépose” à terre sur un petit tapis ramené de la maison sur un bout de carton, ou à l’intérieur d’un carton d’emballage.
Entrer dans le monde de la zanka, c’est entrer dans le monde des semblables. C’est avec la société enfantine du voisinage qu’ils retrouvent dans cet espace de rencontre, que les enfants vont procéder à une bonne partie de leur apprentissage sociocognitif. Les parents attribuent au groupe des pairs un rôle éducatif certain. Dans une Algérie toujours attachée à ses valeurs arabo-musulmanes, l’éducation n’est pas considérée uniquement descendante et du ressort privilégiée de l’adulte et de l’institution sociale. L’expérience de la zanka est jugée nécessaire au développement de l’enfant qui doit y acquérir des savoirs et savoir-faire indispensables à sa vie sociale d’aujourd’hui et de demain : apprendre à agir et à réagir seul, à se débrouiller, sans le secours de l’adulte, avec ses pairs, ses aînés et ses cadets en âge. L’adulte considère qu’il n’a pas à intervenir dans ce que fait ou vit l’enfant dans ce champs d’expérience qu’il lui offre. C’est son monde propre, où il est pratiquement libéré de l’autorité adulte mais sans en être isolé ou ségrégué. Il doit y procéder à une partie de son autoconstruction, celle que l’éducation scolaire formelle et explicite de l’école n’assure pas.
Mais tous les enfants ne “sortent” pas jouer en dehors de la maison. Cela dépend du degré d’acculturation des parents dont les attitudes, vis-à-vis de la zanka, s’échelonnent entre deux pôles extrêmes, allant de l’incitation à l’interdiction de la “fréquenter” en passant pas une liberté d’accès plus ou moins surveillée.
Jouer dans la zanka
Ils sont nombreux à animer de leurs cris, rires et jeux d’enfants, les rues d’Algérie. Je les ai observé dans le cadre de recherches universitaires, avec un plaisir et parfois même, un amusement réels (2).
C’est un peu de leur vie quotidiennes que je vous rapporte ici.
Jouer dans la zanka, c’est jouer dans un monde radicalement différent d’une chambre d’enfants, d’une cour de récréation, ou d’une aire de jeu. C’est jouer dans un espace qui se définit même comme leur envers absolu : espace ouvert et non clôturé (par des murs ou des grillages), sans jouets manufacturés, sans règles formelles des adultes régissant l’horaire, la durée, la localisation du jeu; espace de liberté, sans surveillance ni programme éducatif stricts.
C’est également jouer avec des filles et des garçons de tous âges, ses voisins ou ses propres frères et sœurs, sur des espaces que l’on a à partager avec des adultes qui en ont, à certains moments, la jouissance eux aussi (parking, trottoir, chaussée, square…).
Comment la communauté enfantine s’approprie-t-elle ces lieux, et qu’y fait-elle ?
Deux ensembles de facteurs déterminent l’utilisation de la zanka et les activités qui s’y déroulent :
- des facteurs liés à l’âge et au sexe des enfants
- des facteurs liés au temps : moment de la journée, de la semaine, de l’année.
Les différentes communautés d’âge et de sexe utilisent des espaces déterminés, à des heures déterminées, et à des distances déterminées, de plus en plus publiques, de moins en moins privées.
L’utilisation de la zanka se fait par cercles concentriques proportionnels à l’âge. Plus on est âgé, plus on élargit son champ d’action et de jeu. Mais cela est modulé par le sexe, le territoire du garçon s’élargissant jusqu’à couvrir celui de l’homme adulte, celui de la fille se rétrécissant pour se restreindre à celui de la femme adulte.
Les facteurs temporels influent sur les modalités d’appropriation. Ainsi trois tranches horaires sont à distinguer au cours d’une journée :
celle du temps scolaire : les plus grands étant presque tous à l’école ou au lycée, les pères au travail, la zanka appartient quasi exclusivement aux enfants d’âge préscolaire (scolarité non-obligatoire et très peu développée en Algérie);
- celle d’après l’école : les écoliers sortent entre quinze heures et seize heures, et l’on doit se partager le territoire de jeu;
- celle d’après les horaires de travail : lorsque les adultes rentrent à la maison, que les voitures stationnent au parking ou sur le bord du trottoir et que la nuit commence à tomber.
Les jours fériés, eux, combinent l’ensemble de ces éléments.
La nature et la localisation des activités des enfants changent en fonction de ces moments et de ce qu’ils impliquent comme groupe d’enfants présents dans la zanka.
Les activités du temps scolaire
Ce qui est à noter en premier, c’est le calme relatif des activités. Il n’y a pas de jeu au sens classique du terme. Les activités dominantes, observation et manipulation, se font toujours en position assise, sur le rebord du trottoir, sur le seuil du porche ou toute autres dénivellation ; sinon debout, immobile ou adossé à un support ; en un mot, en position de moindre effort physique. Les déplacements , explorations, se font lentement, sans trop de dépenses d’énergie. Celle-ci semble par contre investie, chez les filles, par exemple, dans des activités de martèlement, de concassage. Chez les garçons, elle semble se décharger dans des lancers de pierres très énergiques sur le mode compétitif, ou dans des parties de « tirs au but », comme les grands.
Les activités hors temps scolaire
Les activités des plus jeunes changent avec la présence des plus grands et surtout des plus grandes : soit ils les observent de loin, les suivant pas à pas, soit ils tentent de s’intégrer à leur groupe, soit les grandes les font jouer entre eux ou avec elles.
Au-delà de 6 ans, les garçons jouent en groupes unisexués à « tu l’as », à la marelle, à la corde, à l’élastique, à cache-cache, à la toupie, aux billes, aux cartes, aux dominos, au baby-foot (fabriqué par les enfants eux-mêmes), à la bicyclette, au skate-board et bien entendu aux différents jeux de ballon.
Les filles, elles, se comportent différemment, assumant un rôle d’animation de jeu ou d’initiation au jeu, de régulation de conflits. Les jeux sont à peu près identiques à ceux des garçons. Il faut toutefois y ajouter les comptines, les chants et danses, les jeux de poupées et les bavardages.
Il suffit d’une légère dissymétrie d’âge pour que des comportements de « guidage – tutelle » se produisent (3): ainsi, une petite fille de 5 ans va « encadrer » une plus jeune âgée de 18 mois à 2 ans et se fera, à son tour, prendre en charge par une aînée de 8-10 ans qui, elle, jouera à la corde avec les grandes, mais en assurant les rôles subalternes : tourner la corde pendant que les grandes sautent, faire le piquet dans le jeu de cache-cache.
L’imitation interactive comme moyen d’apprentissage dans la zanka
Dans l’organisation du monde moderne, on considère l’école comme le milieu par excellence où l’enfant peut se socialiser et se développer, apprendre et acquérir des connaissances qualifiées de scolaires, pour bien les différencier d’autres connaissances possibles, les savoirs et savoir-faire sociaux (4). La psychologie et les sciences de l’éducation se sont essentiellement intéressée aux premières, jugées plus nobles. Les secondes, elles, ont surtout fait l’objet d’études ethnographiques. Pourtant les apprentissages qui constituent la socialisation sont des apprentissages à étudier au même titre que les autres, estiment les spécialistes de la cognition sociale (5). Le regard porté par la culture arabo-musulmane sur l’enfant et sur les modalités des apprentissages sociocognitifs qu’il a à réaliser dans cet espace urbain qu’est la zanka, rejoint celui des sociocognitivistes actuels, « qui réhabilitent la fonction instrumentale de l’imitation dans l’acquisition de savoirs et savoir-faire chez l’enfant » dans des « contextes interactifs entre pairs » (6). Dans la zanka, l’enfant doit apprendre à « faire comme les autres », apprendre par imitation interactive des aînés, des pairs, des « semblables ». Et les enfants ne se privent pas de regarder « faire » leurs aînés. Lors d’observations réalisées à Alger, nous avons noté, chez les plus jeunes du groupe de jeu, la prédominance des comportements d’observation des plus grands et de ce qui se passe autour de l’enfant (7).
Les pratiques socio-éducatives induites par ce regard sur l’enfant algérien, qualifiées pourtant de traditionnelles, se révèlent ainsi en adéquation avec tout un courant théorique actuel et prégnant en psychologie du développement.
Notes
1.Chevallier D.(dir.), L’espace social de la ville arabe, Paris, Maisonneuve – Larousse, 1979.
2.Mekideche T., La rue – espace de jeu en Algérie : ez-zanka, thèse de doctorat, université de Paris 5 Sorbonne, 1985.
3. Winnykamenn F., Apprendre en imitant ?, Paris, PUF, 1990.
4. Oleron P., Savoirs et savoir-faire chez l’enfant, Bruxelles, Mardaga, 1981.
5. Oleron P., op.cit. / Mekideche T., « Apprendre à l’école de la rue », Revue algérienne de psychologie et des sciences de l’éducation, 4, 1990, p.24-32.
6. Winnykamenn, op.cit.
7. Mekideche T., La rue – espace de jeu en Algérie : es-zanka, op.cit. et « L’appropriation ludique de l’espace chez l’enfant », op.cit.
Éléments bibliographiques
Boucekine S., Vie sociale et rapport à l’espace, de la tradition à la modernité, thèse de doctorat, université Paris 5 Sorbonne, 1987.
Chevallier D., (dir.), L’espace social de la ville arabe, Paris, Maisonneuve – Larousse, 1979.
Mekideche T., La rue – espace de jeu en Algérie : ez-zanka, thèse de doctorat, université Paris 5 Sorbonne, 1985.
Mekideche T., « Apprendre à l’école de la rue », Revue algérienne de psychologie et des sciences de l’éducation, 4, 1990, p.24-32.
Mekideche T., « Jouer dans la rue ou espaces d’enfants dans la ville », Les cahiers du CREAD, 26, 1991, p.179-193.
Mekideche T., « Les jeux des enfants algériens dans la rue », in Centre international de l’enfance, Séminaire Nathalie Masse, Paris, Syros, 1994.
Mekideche T., « L’appropriation ludique de l’espace chez l’enfant », Recherches, 1996.
Oleron P., Savoirs et savoir-faire chez l’enfant, Bruxelles, Mardaga, 1981.
Winnykamenn F., Apprendre en imitant ?, Paris, PUF, 1990.
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La "zanka" : espace d'autonomisation et de socialisation de l'enfant dans la ville au Maghreb
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