Les enfants sont-ils vraiment “touchants” ?

Chapitre 12 (pages 87 à 95) de S'évader de l'enfance, John Holt, 1976 pour la traduction française.

Une autre manière d’exprimer ce que nous venons de dire serait la suivante : essayons de perdre l’habitude de considérer les petits enfants comme “touchants” ou “amusants”. Je veux dire par là que nous devrions prendre conscience de ce à quoi nous réagissons chez les enfants et de la nature de notre réaction : est-elle authentique, respectueuse et bénéfique pour eux, ou condescendante et sentimentale ? Notre réaction à un enfant est authentique quand nous réagissons à des qualités de cet enfant qui sont non seulement réelles, mais humaines au sens le plus général du terme, de sorte que nous serions heureux de les constater chez n’importe lequel de nos semblables, indépendamment de son âge. Elle est condescendante quand nous réagissons à des qualités qui nous permettent de nous sentir supérieurs à l’enfant. Elle est sentimentale, enfin, quand nous réagissons à des qualités qui n’existent pas chez l’enfant, mais uniquement dans notre conception ou notre théorie de l’enfance.

Quand nous réagissons aux enfants d’une façon correspondant à leur caractère “touchant”, nous réagissons dans une certaine mesure à diverses qualités qui nous séduisent légitimement, selon un instinct convenable, pourrait-on dire. Les enfants sont généralement (parmi d’autres qualités) sains, énergiques, vifs, enthousiastes, débrouillards, intelligents, passionnés, pleins d’espoir et de confiance et capables de pardonner (ils peuvent se mettre fort en colère, mais, contrairement à nous, ne gardent pas longtemps rancune). Par dessus tout, ils ont un grand pouvoir d’éprouver la joie et le chagrin. Mais n’allons pas croire que ces caractères soient spécifiquement “enfantines”; ce sont des traits humains, et nous avons raison de les apprécier chez les personnes de tout âge. Quand nous estimons que ces qualités caractérisent les enfants, et eux exclusivement, nous les déprécions, nous sous-entendons qu’il faut s’en défaire pour devenir adulte; ce faisant, nous nous trouvons une excuse pour avoir perdu par négligence ce que nous aurions dû faire l’impossible pour conserver. Pis encore : nous inculquons cette erreur aux enfants. La plupart des pré-adolescents brillants que j’ai connus avaient su garder la curiosité de leur enfance, mais, vers dix ans, ils avaient appris à en avoir honte et à la cacher. Seuls les “gamins”, pensaient-ils, passent leur temps à poser des questions idiotes; être adulte, c’est être froid, impassible, détaché, invulnérable.

Peut-être les femmes reçoivent-elles moins que les hommes ce genre d’éducation; les usages leur accordent le droit de ressembler un peu plus aux enfants, et on ne leur demande pas de veiller à prendre ce caractère.

Mais s’il peut arriver que nous réagissions de façon authentique à diverses qualités présentées par les enfants, nous réagissons trop souvent à beaucoup d’autres de façon soit condescendante, soit sentimentale : de façon condescendante à leur taille, à leur faiblesse, à leur maladresse, à leur ignorance, à leur inexpérience, à leur incompétence, à leur dépendance, à leur emportement et à leur absence de sens des proportions; de façon sentimentale à des idées toutes faites sur leur bonheur, leur insouciance, leur innocence, leur pureté, leur asexualité, leur bonté, leur spiritualité ou leur sagesse. Dans une très large mesure, ces idées sont absurdes. Les enfants ne sont pas particulièrement heureux ni insouciants; ils ont autant de soucis et de peurs que beaucoup d’adultes, et ce sont souvent les mêmes . Ce qui les fait paraître plus heureux, ce sont leur énergie et leur curiosité, leur vitalité qui les empêche de perdre beaucoup de temps à broyer du noir. Les enfants sont aussi peu spirituels que possible; ils ne sont pas doués pour l’abstraction, mais pour le concret. Ce sont des animaux, des sensualistes; pour eux, ce qui parait bon est bon. Ils sont égocentriques et égoïstes. Ils sont très peu capables de se mettre à la place de quelqu’un, d’imaginer ce qu’il éprouve. C’est ce qui les rend si souvent indifférents et cruels, mais, qu’ils soient bons ou cruels, généreux ou avides, ils le sont toujours par impulsion plutôt que par principe ou de façon délibérée. Ce sont des barbares, des primitifs, catégories d’humains au sujet desquelles nous sommes également sentimentaux. Certaines des choses (absentes des programmes scolaires, et que l’on ne peut pas “enseigner”) ignorées des enfants, mais qu’ils apprennent peu à peu, en vivant, sont des choses qu’ils ont intérêt à savoir. Devenir adulte et vieillir ne sont ni toujours, ni exclusivement, ni nécessairement un déclin et une défaite. Une partie de la compréhension du monde et de la sagesse qui viennent avec le temps est bien réelle; c’est pourquoi les enfants sont attirés par l’autorité naturelle de tout adulte qui réagit à eux de façon authentique et respectueuse.

Qu’y a t’il de mal, demanderont certains, à réagir de façon sentimentale aux enfants, à les croire meilleurs qu’ils ne sont ? Comment peut-on penser trop de bien de quelqu’un ? A qui cela nuit-il ? Il y a des années, j’ai trouvé chez un libraire de Londres un livre d’occasion, broché; c’était “Novel, on Yellow Paer” ( “Roman sur papier jaune”), de Stevie Smith. Il allait devenir et rester l’une de mes lectures favorites. Le relisant récemment, pour y retrouver un passage, je tombai sur un paragraphe que j’avais complètement oublié. En lisant le livre la première fois, ce passage, qui n’avait trait à rien de particulier de ce qui me préoccupait alors, ne m’avait pas frappé. Cette fois, il provoqua en moi un véritable choc. Il affirme, avec plus d’éloquence que tout ce que j’ai jamais trouvé ailleurs, exactement ce que j’essaie d’exprimer ici sur l’attitude des adultes qui trouvent “touchants”, qui exploitent ce caractère et, par cette attitude sentimentale (donc abstraite et irréaliste) à leur égard, risquent à chaque instant de devenir hypocrites et cruels. Voici ce passage :

…(alors que j’avais huit ans), une servante se découvrit une passion pour moi. Elle prit l’habitude de m’asseoir sur ses genoux. Si cela me convenait, je parvenais à jouer le rôle qu’elle attendait de moi, mais, même alors, j’étais profondément terrifié. Pendant quelques temps, je ne compris pas pourquoi, mais son sentiment pour moi me faisait horreur. Extérieurement, à voir sa façon de me prendre sur ses genoux, il rappelait l’amour de ma mère. En profondeur, cependant, il était déroutant parce qu’arbitraire, superficiel et fortuit. Ce n’était pas à proprement parler un sentiment, mais ce que l’on peut ressentir en tripotant un petit chien, et cela me remplissait de la peur que les enfants éprouvent en face de la cruauté. Faute de profondeur et de signification, ce sentiment me remplissait d’insécurité. Il affectait la forme de l’amour, mais avait une signification trompeuse et barbare. C’est pourquoi il me troublait, me dégoûtait et me terrifiait profondément.

Un jour, je me trouvais avec des centaines de personnes dans une salle de conférences d’un établissement scolaire quand nous entendîmes, au-dehors, les hurlements d’un petit enfant. Presque toute l’assistance sourit, gloussa ou même rit carrément. Peut-être y avait-il effectivement une certaine ironie dans le fait que, sans même l’avoir voulu, un petit enfant ait pu interrompre les pensées et les discours réputés importants de tous ces adultes. Mais ces rires sous-entendaient aussi la conviction que les sentiments, les souffrances et les passions des enfants ne sont pas réels, ne doivent pas être pris au sérieux. Si nous avions entendu à l’extérieur la voix d’un adulte criant de douleur, de colère ou de chagrin, nous n’aurions ni souri ni ri, mais nous nous serions demandé ce qui se passait et nous aurions été inquiets. Or, le plus souvent, quand ils ne nous dérangent pas, les cris des enfants nous paraissent plutôt amusants. Nous nous disons : encore un de ces braillards ! En réalité, il n’y a rien d’amusant dans les cris d’un enfant. Tant que les adultes ne lui ont pas appris à tirer parti de ses caractères spécifiques d’enfant, le petit enfant ne crie pas sans raison mais parce qu’il a peur, qu’il souffre ou qu’il veut exprimer un besoin.

Une autre fois, pénétrant dans une aérogare, je vis juste devant moi une petite fille de sept ou huit ans. Montant en hâte une rampe dont le sol était en tapis, elle glissa et tomba. Elle ne se fit pas mal, mais se releva rapidement et poursuivit son chemin. Regardant autour de moi, je vis sur tous les visages des sourires indulgents, qui signifiaient manifestement : “N’est-ce pas touchant ?” Les mêmes personnes n’auraient trouvé ni drôle ni touchant qu’un adulte tombe, mais elles se seraient inquiétées en pensant qu’il avait pu se faire mal et se trouver gêné.

Ce qu’il y a de fâcheux dans la sentimentalité, ce qui fait qu’elle conduit toujours à l’hypocrisie et à la cruauté, c’est qu’elle est abstraite et irréelle. Nous regardons la vie, les soucis et les difficultés des enfants comme s’il s’agissait d’acteurs en scène et d’une comédie, tant que la pièce ne nous dérange pas. Puisque leurs sentiments ne sont ni sérieux ni réels, toute souffrance que nous leur causons n’est pas réelle non plus. Dans tout conflit d’intérêts nous opposant à eux, ce sont eux qui doivent céder; seuls nos besoins sont réels. C’est ainsi que quand, pour son plaisir, un adulte souhaite porter ou embrasser un enfant que ces manifestations dégoûtent ou terrorisent, nous disons sans hésiter que les sentiments irréels de l’enfant ne comptent pas, et que seuls comptent les besoins réels de l’adulte. Les gens qui traitent les enfants comme des poupées vivantes quand ils sont bien disposés envers eux risquent fort de les traiter comme des poupées sans vie, et de les jeter dans un coin, au bas des escaliers ou par la fenêtre, quand ils sont mal disposés. Les “petits anges” ont vite fait de devenir de “petits démons”.

Même dans les familles heureuses où les enfants ne sont pas jaloux les uns des autres, où ils ne se disputent pas un maigre capital d’égards et d’approbation, mais sont plus ou moins bons amis, remarquons qu’ils ne se trouvent pas réciproquement “touchants” et ne font pas de sentiments avec les plus petits qu’eux. Dans les familles heureuses, les aînés peuvent parfois être très tendres et attentionnés avec les cadets. Mais ces grands enfants ne se racontent pas à eux-mêmes (et n’auraient pas l’idée de raconter à des tiers) des histoires sur la “pureté” ou la “bonté” du petit enfant. Ils savent parfaitement que ces enfants encore plus jeunes qu’eux sont plus petits de taille, plus maladroits, plus ignorants, ont plus souvent besoin d’aide et, généralement, sont encore moins raisonnables et plus gênants. Du fait que les enfants ne se considèrent pas les uns les autres comme touchants, il paraissent plus durs entre eux que nous ne l’aurions pensé. Ils sont directs et ignorent les ménagements. Mais, dans l’ensemble, cette franchise, qui accepte l’autre comme une personne globale, ce qui ne veut pas dire qu’elle l’encense nécessairement, est moins nocive pour les enfants que la façon dont beaucoup d’adultes les traitent.

Une bonne partie de ce que nous trouvons touchant chez les enfants n’est ni de la force ni de la vertu, réelle ou imaginaire, mais de la faiblesse, qualité qui nous donne le pouvoir de les dominer ou du moins de nous croire supérieurs. Ainsi, nous disons : “Ils sont touchants” parce qu’ils sont petits. Mais qu’est-ce qu’une taille modeste a de touchant ? Les nains sont-ils touchants ? Absolument pas; nous sommes tous d’accord que la petitesse du nain est pour lui une infirmité très lourde. Les enfants ont exactement le même sentiment. Ils sont loin de s’attendrir sur leur petitesse. Ils préféreraient de beaucoup être grands, et le plus tôt serait le mieux !

Quel seraient nos sentiments vis-à-vis des enfants, nos réactions à leur égard, notre attitude pratique envers eux, s’ils atteignaient la taille adulte au bout de deux ou trois ans ? Nous ne pourrions pas les utiliser comme des objets d’amour, ni comme des esclaves, ni comme notre propriété. Nous ne verrions aucun intérêt à les maintenir dans une dépendance totale. Puisqu’ils seraient “grands” par le nombre de centimètres, nous souhaiterions qu’ils le soient dans tous les autres sens du terme. De leur coté, ils souhaiteraient être libres, actifs, indépendants et responsables dès que cela serait possible - et comme, à cause de leur taille, ils ne pourraient plus servir de poupées vivantes ni de super-animaux de salon, nous ferions tout ce qui serait en notre pouvoir pour les aider à y parvenir.

Supposons, maintenant, que les êtres humains soient aussi différents, quand à la taille, que les diverses races de chien : dans toutes les régions du monde, les adultes auraient donc des tailles allant de 30 centimètres à plus de deux mètres. Nous ne trouverions plus “touchante” la petitesse des enfants. Ce serait simplement une données physiologique, comme d’être chauve ou chevelue, gras ou maigre, etc. La petite taille de quelqu’un ne suffirait pas à nous faire éprouver automatiquement certains sentiments ni à porter des jugements fondamentaux sur son caractère ou sur le genre de rapports que nous pourrions avoir avec lui.

Une autre qualité des enfants qui nous fait penser qu’ils sont “touchants”, nous amène à sourire ou à avoir les yeux humides, est leur “innocence”. Qu’entendons-nous par là ? Dans une certaine mesure, nous voulons simplement dire qu’ils sont ignorants et inexpérimentés. Or l’ignorance n’est pas une bénédiction, c’est une infortune. Les enfants ne sont pas plus heureux de leur ignorance qu’ils ne le sont de leur taille. Ils désirent échapper à leur ignorance, savoir ce qui se passe autour d’eux, et nous devrions être heureux de les aider à en sortir s’ils nous le demandent et si nous le pouvons. Mais, par “innocence”, nous entendons autre chose également : le fait que les enfants ont confiance en l’avenir et en nous, leur conviction que le monde et la vie leur sont ouverts, qu’ils finiront par découvrir ce qu’ils ignorent et par apprendre ce qu’ils ne savent pas encore faire. Ce sont là des qualités que l’on peut apprécier chez n’importe qui. Quand nous les résumons par le mot “innocence” et les attribuons aux seuls enfants, comme s’ils étaient trop stupides pour comprendre, nous cherchons simplement une excuse à notre propre incapacité à espérer.

Aujourd’hui même, au Jardin Public de Boston, j’ai observé, selon mon habitude, de petits enfants faisant leurs premiers pas. Jusque-là, je trouvais “touchants” leur équilibre instable, leur maladresse et leur itinéraire hésitant. Brusquement, je fis l’effort de contempler ce spectacle dans un esprit différent. Qu’y a t’il en effet de touchant dans la maladresse, plus encore dans la petitesse ? Si un adulte avait autant de peine à marcher qu’un petit enfant, o, dirait qu’il est gravement handicapé. Nous nous garderions bien de sourire ou de rire devant ses efforts – et nous sommes fiers d’agir ainsi. En regardant les enfants, je pensais à tout cela. Et je me répétais, comme cela m’arrive souvent quand je vois un petit enfant entièrement absorbé par ce qu’il est en train de faire, et que je suis tenté de le trouver “touchant” : non, cet enfant n’essaie pas d’être touchant; il ne se considère pas lui- même comme touchant; et il ne souhaite pas être considéré comme tel. Il met autant de sérieux dans ce qu’il fait que n’importe quel être humain, et il souhaite être pris au sérieux.

Mais il y a quelque chose de très captivant dans le spectacle d’enfants en train d’apprendre à marcher. Ils font leurs premiers pas si maladroitement qu’il est évident que cela leur est difficile: dans leur optique, c’est même certainement dangereux. Nous, nous savons que l’enfant ne se fera rien de grave en tombant, mais il n’en est absolument pas sûr et, de touts façons, il n’aime pas tomber. La plupart des adultes, et même beaucoup d’enfants plus âgés, cesseraient aussitôt une activité qui leur réussirait aussi mal que la marche pour un débutant. Mais le petit enfant, lui, persiste. Il est déterminé, il travaille dur et il se passionne; son apprentissage de la marche n’est pas simplement un effort et une lutte; c’est aussi une aventure joyeuse. Et, en assistant à cette aventure, qui n’est pas moins un miracle pour avoir été tentée par chacun de nous, j’essaie de réagir à la détermination, au courage et au plaisir de l’enfant, et non à sa petitesse, à sa faiblesse et à son incapacité. Toutes les fois que quelque chose, en moi, dit : “Ne serait-il pas plus agréable de ramasser ce cher petit enfant et de lui donner une grosse bise ?”, je réponds : “Non, non et non ! Cet enfant ne veut pas être ramassé, tripoté ni embrassé; il veut marcher. Peu lui importe que cela me plaise ou non; il ne marche pas pour être approuvé par moi ni pour me satisfaire, ni même pour faire plaisir à ses parents qui l’accompagnent, mais pour lui-même. C’est son travail. N’essaie pas de faire de lui l’acteur d’une pièce dont tu serais le spectateur. Laisse-le tranquille continuer son travail.”

Souvent, nous trouvons les enfants particulièrement touchants alors qu’ils sont particulièrement absorbés par ce qu’ils sont en train de faire avec le plus grand sérieux. En pensée, nous disons à l’enfant : “Tu crois que ce que tu es en train de faire est important; nous savons que cela ne l’est pas; comme tout le reste de ta vie et tout ce que tu prends au sérieux, c’est parfaitement ridicule.” nous sourions tendrement à l’enfant qui modèle patiemment son pâté de sable. Nous sommes persuadés que ce pâté de sable est tout sauf sérieux et que toute la peine qu’il se donne pour le faire est en vain (ce qui ne nous empêche pas de lui dire, sur un ton doucereux, que son pâté de sable est une merveille). Or il ignore que ce travail est vain; dans son ignorance, il est tout aussi sérieux que s’il faisait quelque chose d’important. Comme il est satisfaisant pour nous de savoir que nous lui sommes supérieurs !

Nous avons tendance à trouver les enfants particulièrement touchants quand ils font étalage de leur ignorance et de leur incapacité. Nous apprécions le fait qu’ils dépendent entièrement de nous. Ils sont des “objets d’aide” autant que des “objets d’amour”. D’ordinaire, les enfants qui se conduisent de façon intelligente, et qui font preuve de capacités réelles, ne nous émeuvent guère. Ils tendraient plutôt à nous inquiéter. Nous n’aimons pas voir un enfant se conduire d’une façon qui ne nous permette pas de le regarder de haut ni de penser qu’il a besoin de notre aide. Cela est particulièrement vrai à l’école. L’élève dont les maîtres savent qu’il sait des choses qu’ils ignorent risque de gros ennuis. On sait également combien les instituteurs détestent les élèves qui arrivent à l’enseignement primaire en sachant déjà un peu lire. Comment enseigner à un élève pareil ? Quand nous voyons un petit enfant faire quelque chose très bien (peu importe quoi), nous sommes tentés de nous dire qu’il n’est pas normal. Il est trop précoce, trop spécial, il aura des ennuis un jour ou l’autre, il “se conduit en adulte”, il a “perdu son enfance”. Cette réaction a été celle de beaucoup de personnes vis-à-vis des élèves remarquables de Suzuki, ce professeur japonais dont nous avons parlé” plus haut. De même, j’entends encore le sociologue Omar K. Moore me dire que, le jour où il démontra que, si on leur donne des machines à écrire appropriées et certains accessoires dont ils peuvent se servir pour faire des essais, beaucoup d’enfants de trois ans pouvaient apprendre très rapidement, et sans aide, à lire (ce qu’ils étaient censés être incapable de faire, faute d’acuité visuelle, de coordination ou de capacité mentale), il reçut des montagnes de lettres indignées et furieuses l’accusant de martyriser les enfants !

Les enfants n’aiment pas plus être incapables qu’être ignorants. Ils veulent apprendre à faire (et à bien faire) les choses qu’ils voient autour d’eux les adultes faire couramment. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils sont tellement déçus par l’école : ils ont rarement l’occasion d’y apprendre quoi que ce soit d’important ou ayant un rapport avec la vie. Mais ceux qui tiennent, dans les milieux de l’enseignement (et les autres), à préserver la notion d’enfance paraissent prêts à tout pour défendre le mythe de l’incapacité des enfants, pour lequel ils ont inventé la formule “laisser les enfants être des enfants”.


BlaBla

Les enfants sont-ils vraiment "touchants"?


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